En Chine, les centres de données pour l'IA mettent le cap à l'ouest
La vision d'une ville aux pignons caractéristiques de l'Europe du 19e siècle aurait déjà quelque chose d'incongru au beau milieu des collines chinoises, sans le bourdonnement qui s'en élève en permanence.
La cité, avec ses frontons pastel et un pont qui ne déparerait pas à Paris ou à Prague, n'en est en réalité pas une: derrière cette façade ronronne sans discontinuer le plus grand centre de données du géant technologique Huawei.
Des dizaines de centre de données ont poussé ces dernières années dans cette province du Guizhou (sud-ouest) sous l'impulsion du gouvernement chinois. Ce dernier fait construire dans l'ouest, plus rural et moins peuplé, les infrastructures soutenant la course effrénée à l'intelligence artificielle menée à l'est et la compétition farouche avec les Etats-Unis.
La Chine pourrait quasiment doubler sa capacité en centres de données dans les cinq prochaines années, transformant les territoires comme ici, sur la Zone Nouvelle de Guian, où Huawei s'est implanté aux côtés d'autres entreprises.
"Avant, c'était une montagne désolée, mais depuis que la région s'est développée, les transports se sont améliorés, le commerce a décollé et de nouvelles opportunités commerciales ont émergé", raconte à l'AFP Shu Peihua, un commerçant installé dans le voisinage du centre de données.
Des commerçants ambulants vendent de quoi manger aux employés du centre, près d'une bannière qui appelle à "promouvoir un développement de haute qualité", expression officielle consacrée pour la haute technologie.
En Europe et aux Etats-Unis, la construction de telles installations se heurte communément à l'opposition des habitants, inquiets des prix de l'énergie, des besoins en eau pour le refroidissement ou du bruit.
En Chine, le Parti communiste au pouvoir, intransigeant quant à l'application des politiques gouvernementales, contrôle strictement l'expression de tels désaccords.
Les résidents interrogés par l'AFP se déclarent très positifs face aux changements.
- Environnement propice -
Li Xixiu, une résidente, se réjouit de l'aménagement de la route principale pour les besoins des centres de données, qui ont "vraiment dynamisé l'économie de toute la zone".
"Tous les habitants de notre quartier trouvent désormais du travail dans le coin alors qu'avant, ils devaient aller chercher ailleurs", se souvient-elle.
Un vendeur ambulant, qui n'a pas souhaité donner son nom, souligne que deux universités ont vu le jour.
Si le gouvernement a choisi de développer ces centres dans l'ouest, c'est en partie parce que les températures y sont fraîches, l'espace disponible et la production d'énergies renouvelables importante.
L'intelligence artificielle est énergivore et Pékin exige que les centres de données tirent 80% de leur consommation de ressources renouvelables d'ici 2030.
Des provinces comme le Guizhou ou la Mongolie intérieure, qui ont fortement développé l'éolien et le solaire, peuvent séduire des entreprises qui cherchent à tenir cet engagement, avance Simeng Deng, analyste pour Rystad Energy, une société norvégienne de recherche.
Les centres de données pourraient "servir à absorber le surplus de production d'énergie renouvelable", dit-elle.
Ils contribuent aussi au développement de zones rurales auparavant délaissées.
- Puissance de calcul, puissance nationale -
Mais ils ne génèrent pas directement un "effet d'entraînement considérable" sur l'emploi local, tempère Andrew Stokols, maître de conférences en études urbaines à la Singapore Management University.
"L'idée, c'est d'utiliser les centres de données comme le moteur d'un développement numérique plus large (...) en attirant des industries qui vont s'implanter près de ces centres", analyse-t-il.
Le Guizhou a affiché au cours de la décennie écoulée un taux de croissance annuel moyen de 7,4%. Mais la province est avant-dernière au classement de hausse des salaires sur la même période, selon l'Institut de recherche sur la démocratie, la société et les technologies émergentes (DSET), basé à Taïwan.
"Le contraste suggère que les centres de données attirent d'importants investissements en terrains et en équipements, mais que leur impact sur la croissance du revenu par habitant reste limité", expliquent par e-mail Cartus Bo-Xiang You et Angela Glowacki, chercheurs au DSET.
Et les dépenses en investissements et en mesures incitatives ont fait grimper la dette du Guizhou, qui fait partie des provinces les plus endettées du pays.
La demande en puissance de calcul continue cependant à augmenter et les constructions ne semblent pas près de s'arrêter.
Avant même l'arrivée de ChatGPT et l'explosion des IA, des documents d'orientation politique chinois "évoquaient l'idée que la puissance de calcul et la puissance nationale étaient liées", relève Andrew Stokols.
"C'est essentiel pour la compétitivité nationale à l'ère des technologies numériques", souligne-t-il, "la course à l'IA a accéléré ce mouvement".
O.Meyer--JdB