Journal De Bruxelles - Ukraine: dans la ville-garnison d'Izioum, faire société à tout prix

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Ukraine: dans la ville-garnison d'Izioum, faire société à tout prix
Ukraine: dans la ville-garnison d'Izioum, faire société à tout prix / Photo: Roman PILIPEY - AFP

Ukraine: dans la ville-garnison d'Izioum, faire société à tout prix

Izioum, porte du Donbass et cité-garnison de l’est ukrainien, grouille de voitures militaires défoncées et d'hommes en treillis. "Ma ville est belle", assure pourtant Violetta Dejyna.

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Dans les rues poussiéreuses, l’employée municipale de 21 ans laisse traîner un parfum de fleur blanche.

Téléphone rose en main, elle traque les traces de normalité pour les réseaux sociaux de la mairie.

L’occupation russe de la ville en mars 2022, au début de l’invasion de l'Ukraine, puis sa libération six mois plus tard, ont laissé de profonds stigmates.

Les parterres de fleurs jurent avec les immeubles éventrés, alors, sur ses photos, Violetta cherche "des angles, pour que ça ne se voie pas trop".

Mais la jeune femme est tendue. Les filets anti-drones ne cessent de s'étendre ces derniers mois au-dessus des routes, signe que la guerre se rapproche inexorablement d'Izioum.

- Nouveaux amis –

Avant mars, sa vie était pourtant "paisible".

Comme une majorité des 45.000 habitants d'Izioum avant l'invasion, sa famille est revenue dès l'automne 2022, les troupes russes ayant été repoussées à une soixantaine de kilomètres.

Il fallait alors "reconstruire" la ville meurtrie, assure Violetta. "Si tu restes assis à attendre que quelqu’un d’autre le fasse, alors personne ne le fera".

Aujourd'hui, le front est à trente kilomètres, et la jeune femme voit ses camarades partir de nouveau.

Alors elle s'adapte.

Pour croiser du monde, direction la salle de sport cachée dans le sous-sol d'un supermarché - ses mastodontes barbus et son épaisse odeur de sueur.

En soulevant la fonte, Violetta discute avec les militaires et leurs épouses, souvent bien plus âgées qu'elle.

Parfois, ils jouent au beach-volley près de la rivière, "le plus bel endroit de la ville", malgré l'écho des explosions.

Après le sport, elle rejoint son bureau - lézardes aux murs, aluminium sur les vitres contre les bris de verre en cas d'explosion.

Une jeune collègue aux cheveux bleus sort un petit miroir, et trace une ligne de gloss sur ses lèvres, puis lève les yeux vers la fenêtre: au-dehors, des filets antidrones.

- Résister -

Dans un autre centre administratif, quelques notes de violon se mêlent aux sirènes.

Deux pupitres, un drapeau ukrainien et un immense dessin représentant un château rose: Tamara Géorgiina, 58 ans, prépare une salle pour un mariage.

"Ce n'est que de la résistance. Rien que de la résistance", insiste l'employée de mairie, qui a vécu l'occupation russe à Izioum.

"Nous travaillons, vivons, montrons que nous ne nous rendons pas, que nous la reconstruisons et que ce sera toujours ainsi", dit-elle fermement.

Derrière, le futur époux - un soldat - enchaîne les appels au sujet d'un missile en approche.

"C’est pas pour nous", lâche-t-il finalement. La cérémonie commence. Elle sera courte.

De nombreux bâtiments d’Izioum sont désormais "marqués", selon la formule des habitants lorsqu'un édifice est connu comme potentielle cible de l'armée russe.

Un sceau qui touche aussi les lieux où se retrouvaient les jeunes.

Alors certains tuent le temps dans les ruines du palais de la culture, vapotant parmi les odeurs d'urine.

Violetta, qui voudrait les voir ailleurs, milite auprès de l'administration pour la reconstruction d'un skatepark car, sans les jeunes, "la ville est finie".

"Je veux que notre commune se développe. Je ne veux pas qu’elle reste, comment dire... grise".

- Aller simple -

Nouvelle journée pour Violetta, qui prend cette fois des photos d'enfants autour d'un tableau. Le thème du jour: "Évaluez votre résilience émotionnelle".

C'est l'une des initiatives mises en place pour maintenir un semblant de normalité pour les quelque 2.000 enfants encore présents.

Les activités se tiennent dans le sous-sol de l'école.

La classe que fréquentait, élève, Violetta, se situe juste au-dessus. Elle n'y a pas remis les pieds depuis le 24 février 2022, jour du début de l'invasion. "On ne va pas à l'école", avait écrit sobrement son prof. Sa robe de bal de promo devait arriver le lendemain.

L'écho de ses pas résonne entre les chaises recouvertes de poussière. Elle s'assoit à son ancien pupitre.

"Les sentiments ne sont pas très bons", glisse-t-elle. Le lieu à servi de base aux troupes russes durant l’occupation.

Elle montre une photo d'elle de 2021, en robe noire à volants de dentelle blanche. Elle avait tout d'une petite fille.

Aujourd'hui, elle dit le sentiment "effrayant et incompréhensible" d'avoir vieilli trop vite.

Violetta a entamé des études de droit, par correspondance, à cause du danger. "Je pense que tout ça est temporaire, il faut juste attendre", assure-t-elle.

Pourtant, ses crises d'angoisse se multiplient.

L’idée de fuir fait son chemin et, avec ses parents, Violetta réfléchit déjà à l'endroit où se réfugier, loin de sa précieuse Izioum.

"Mais je ne veux pas".

"Je sais que ce sera un aller simple".

K.Willems--JdB