Journal De Bruxelles - "Chaque année, je fais la manche!": dans les coulisses du rapport CyclOpe sur les matières premières

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"Chaque année, je fais la manche!": dans les coulisses du rapport CyclOpe sur les matières premières
"Chaque année, je fais la manche!": dans les coulisses du rapport CyclOpe sur les matières premières / Photo: PIERRE VERDY - AFP/Archives

"Chaque année, je fais la manche!": dans les coulisses du rapport CyclOpe sur les matières premières

A 40 ans, le rapport CyclOpe est une curiosité française "sans équivalent": chaque année, cet épais ouvrage rassemble des dizaines d'expertises sur l'acier, le cuivre ou le blé, mélangeant travaux universitaires et réseaux d'amitiés, sous la houlette d'un personnage haut en couleur, Philippe Chalmin.

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Il flotte une odeur de tabac à pipe dans le couloir de l'université Paris Dauphine, où Philippe Chalmin reçoit l'AFP à quelques jours de la parution de la 40e édition du rapport CyclOpe.

Professeur d'histoire économique, dit son élégante carte de visite à la porte d'un bureau exigu avec vue sur la tour Eiffel, encombré de livres universitaires, économiques, de photos de famille ou d'oeuvres d'art religieux... Et, bien sûr, de l'ensemble des rapports CyclOpe.

L'édition 2026 est publiée mardi, lors d'une conférence de presse au prestigieux Automobile Club de France, sur la place de la Concorde. Tenue correcte exigée.

A Dauphine, l'ambiance est moins formelle. En polo clair, M. Chalmin brandit la somme volumineuse, dont le nom mythologique fait écho à celui de l'ouvrage collectif "Ramsès", édité par le centre de réflexion Ifri.

"Je suis allé en chercher un exemplaire ce matin chez l'éditeur", s'enorgueillit le professeur émérite, yeux pétillants et fines lunettes.

Chaque année, il rassemble des dizaines de spécialistes pour composer cet ouvrage de référence sur ce que l'académicien Erik Orsenna appelle "les cadeaux que nous fait la terre": les matières premières.

Du pétrole à l'acier, du blé aux terres rares, et même de la cocaïne au marché de l'art: chaque année depuis 1986, le rapport CyclOpe recense les évolutions des prix, de la production, des législations de ces produits qui irriguent le commerce mondial.

"Chaque matière première est un univers, avec sa mythologie, sa langue, ses guerres, ses villes, ses habitants: les bons, les méchants et les hauts en couleur", écrit encore Erik Orsenna, parmi la grosse douzaine de contributeurs à un petit livre célébrant le 40e anniversaire du rapport, "Fragments de matières".

La liste donne une idée de l'entregent et de l'éclectisme de M. Chalmin: la patronne de l'entreprise minière Eramet Christel Bories, le journaliste Eric Fottorino, le secrétaire général de LVMH Marc-Antoine Jamet, l'ancien ministre Hubert Védrine, la figure de la grande distribution Michel-Edouard Leclerc, ou l'ex-patronne du syndicat agricole FNSEA Christiane Lambert.

La présence de plusieurs figures du secteur agroalimentaire n'est pas le fruit du hasard: le diplômé de HEC a présidé entre 2010 et 2023 l'Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, censé aider à arbitrer les querelles entre la grande distribution et ses fournisseurs de l'agro-industrie.

- "Aucun équivalent international -

M. Chalmin estime, "avec beaucoup de prétention, que CyclOpe n'a aucun équivalent international".

Sa force est à ses yeux d'être "resté un réseau" rassemblant environ 70 contributeurs, et dont il est toujours, à 74 ans, le principal animateur. Même s'il considère le professeur au Cnam Yves Jégourel, spécialiste des métaux, comme son successeur, l'universitaire ne semble pas pressé de passer la main.

"La règle est simple, chacun m'envoie son texte, mais ensuite, il ne le revoit plus. Je lis, je corrige, je biffe, je rature...". Et le ton de l'expertise, très éditorialisé, s'en ressent: le président américain est par exemple renommé "Forrest Trump", ouvrant avec le conflit au Moyen-Orient, non une boîte de chocolats, mais de Pandore.

Le rapport, vendu 139 euros, est financé par le "mécénat" d'une quarantaine d'entreprises auprès desquelles M. Chalmin explique devoir faire "la manche" chaque année.

Il existe aussi un "cercle Cyclope", une "sorte de club" auxquelles peuvent adhérer des entreprises.

"Je leur vends l'idée de participer à une culture qui est quand même relativement peu présente en France", celle de la connaissance des matières premières.

Les tickets sont relativement modestes à l'échelle des entreprises - quelques milliers à dizaines de milliers d'euros par an - selon M. Chalmin.

"L'astuce, c'est qu'ils soient suffisamment nombreux" pour conserver une indépendance de ton, dit encore celui qui a été fait officier de la légion d'honneur en 2021.

"Quand je défends TotalEnergies sur la taxation des super profits, ce n'est pas Patrick Pouyanné (son PDG, NDLR) qui me le demande, et si j'ai envie de le critiquer, je peux le faire".

R.Vercruysse--JdB