La sécheresse fait bouillir l'éternelle bataille du prix du lait
Une brique de lait parfois à moins d'un euro en supermarché, des réserves de fourrage insuffisantes pour l'hiver et des industriels qui préparent le terrain pour demander des hausses de prix: les ingrédients d'une négociation houleuse entre producteurs, industriels et distributeurs ces prochaines semaines sont réunis.
La mécanique est normalement bien huilée: chaque année vers la rentrée, les éleveurs réunis en organisations de producteurs négocient âprement avec les coopératives ou industriels privés (Lactalis, Danone, Savencia...) qui collectent leur lait.
Les formules de prix in fine établies serviront de base à la rémunération des éleveurs pour l'année suivante mais aussi de base de négociation pour les industriels, qui entreront en décembre en discussion avec la grande distribution.
Industriels et distributeurs sont tenus par les lois Egalim de "sanctuariser" la matière première agricole, pour protéger la rémunération des agriculteurs.
Ce mécanisme a plutôt bénéficié à la filière laitière jusque début 2026, même si éleveurs comme industriels dénoncent chaque tentative de la grande distribution de faire des promotions pour une brique de lait à moins d'un euro, un prix jugé non rémunérateur pour les producteurs.
Ces dernières semaines encore, "la brique à 80 centimes" a suscité une bataille médiatique entre Michel-Edouard Leclerc et les syndicalistes agricoles.
Mais après une succession de crises, dans un contexte d'abondance de lait à l'échelle mondiale, la mécanique s'est grippée.
- Sécheresse assommante -
En 2025, la collecte de lait a augmenté en France à 23,5 milliards de litres, tout comme le prix payé aux éleveurs (496 euros pour 1.000 litres de lait conventionnel, selon des chiffres officiels).
Première année dans le vert pour les éleveurs après une année à l'équilibre et trois dans le rouge, selon la FNPL, association spécialisée des producteurs de lait, affiliée à la FNSEA. Selon l'interprofession laitière (CNIEL), le coût de production minoré des aides reçues par les éleveurs s'est établi à 482 euros pour 1.000 litres.
Mais 2025 a aussi été l'année de la baisse des prix du beurre, qui avaient atteint des records. Brandissant la "menace de surproduction" laitière, plusieurs industriels font planer le risque de baisses des prix payés aux éleveurs.
Dans ce contexte déjà tendu, la guerre au Moyen-Orient a ensuite fait bondir les coûts de production des deux côtés: gazole des tracteurs, emballages et énergie consommée par les usines.
La collecte de lait française et mondiale restant à des niveaux record et les prix du beurre continuant de baisser, les prix payés aux éleveurs entament leur chute, perdant près de 50 euros pour atteindre 448 euros 1.000 litres en juillet, selon des chiffres officiels.
L'été arrive comme un coup de massue: les vaches souffrant de la chaleur, la collecte baisse de 1,3% en juin avant de se stabiliser en juillet (+0,1%).
Mais l'inquiétude porte sur les fourrages: au 10 septembre, la pousse cumulée des prairies était inférieure de 39% à la moyenne de référence (1989-2018).
- Quelques centimes par brique -
Les éleveurs ont entamé leurs stocks de fourrage prévus pour l'hiver et redoutent que les indemnisations de l'Etat ne soient pas à la hauteur.
"Le désarroi est total", selon Pascal Clément, éleveur référent pour la section lait de la FNSEA dans l'Ouest, grande région laitière.
"En février/mars, on risque de ne plus avoir de fourrage" et d'envoyer des bêtes à l'abattoir, a-t-il expliqué au salon de l'élevage à Rennes, alors que la France a déjà perdu 15% de ses vaches laitières depuis 2015.
Entre le prix actuel payé aux éleveurs (moins de 440 euros/1.000 L) et la hausse des coûts de production, "il manque 100 euros", selon la FNPL, qui demande une aide gouvernementale de 300 euros par vache et une revalorisation des prix par les industriels.
Pascal Lebrun, éleveur mais aussi président des coopératives laitières, a averti mardi la ministre de l'Agriculture Annie Genevard venue à Rennes: la trésorerie des coopératives, obligées de collecter et transformer le lait de leurs éleveurs, ne pourra pas "faire tampon" indéfiniment.
Idem du côté des industriels privés représentés par la Fnil, dont le PDG François-Xavier Huard a déclaré que les marges étaient trop faibles pour revaloriser les prix.
Seul point d'accord entre ces acteurs: la distribution mais aussi les consommateurs doivent accepter des hausses de prix "de quelques centimes" pour que les éleveurs survivent.
K.Laurent--JdB