"Complètement fou": un navire de guerre de Louis XIV en chantier dans le Nord
"On a montré que la folie pouvait mener à de grandes choses": depuis bientôt un quart de siècle, une poignée d'artisans et de bénévoles construisent dans le Nord une réplique grandeur nature d'un grand vaisseau de la marine de guerre de Louis XIV.
Plantée à côté d'un supermarché et d'un concessionnaire automobile le long d'une route près de Dunkerque, une gigantesque coque en bois apparaît soudain, comme la carcasse d'un monstre marin.
Sur la poupe figure le nom du futur navire: le Jean-Bart, du nom d'un célèbre corsaire dunkerquois contemporain du Roi-Soleil.
Un tel vaisseau de ligne "de premier rang", c'est-à-dire capable d'emporter plus de 80 canons, c'était "le porte-avions du XVIIe siècle", compare Jean-Edouard Cardin, 36 ans, le directeur du site.
Ce sera "le plus grand voilier en bois" navigable au monde, avec sa coque longue de 57 mètres et large de 15, entièrement fabriquée avec du chêne de forêts des Hauts-de-France gérées durablement, assure-t-il.
Bien qu'elle s'élève déjà à plus de six mètres, la coque dépasse à peine sa ligne de flottaison: "Il reste encore le double à monter en hauteur", précise M. Cardin.
- Un chantier sans fin -
Ensuite il y aura "tous les aménagements intérieurs à faire", et de "longues" finitions, prévient le chef de chantier Maxime Gilles. Ce charpentier de marine de 34 ans table sur encore "10-15 ans" pour achever la construction du Jean-Bart, démarrée en 2002.
"Ça prend énormément de temps" car les moyens de l'association porteuse du projet restent modestes pour l'instant, justifie M. Cardin. De ce fait, le chantier tourne avec cinq salariés et 7-8 bénévoles réguliers ou occasionnels.
Mais au fond, "peu importe", puisque le principal intérêt du site est de faire découvrir à ses quelque 20.000 visiteurs annuels la construction d'un navire d'époque et ses métiers anciens, pour les valoriser et les transmettre, plaide-t-il.
Travailler le bois ici, "c'est libérateur", savoure Aurélie Wagner, une bénévole de 45 ans en reconversion professionnelle venue de Lyon, qui participe ce jour-là à la taille puis à la pose d'une vaigre, un madrier du revêtement intérieur de la coque.
Il y a "des techniques anciennes qu'on a perdues" et qu'il faut réinventer, explique Maxime Gilles.
Ainsi, "on a un trou de cinq mètres à faire à l'arrière du bateau", mais impossible pour l'instant de trouver une mèche de perceuse adaptée. "Au XVIIe siècle, ils n'avaient rien, ils arrivaient quand même à percer ce trou", s'émerveille l'artisan.
- Des épaves pour modèles -
A l'inverse de Guédélon, célèbre château fort en construction depuis près de trente ans dans l'Yonne, le Jean-Bart n'est pas un chantier d'archéologie expérimentale "pur et dur", étant donné que des outils modernes sont utilisés, nuance l'historien Michel Daeffler.
Mais c'est "presque l'outil idéal pour voir comment on peut remettre en forme un vaisseau du XVIIe", car les archives historiques dans ce domaine sont "incomplètes", souligne ce spécialiste de la construction navale des XVIe au XVIIIe siècles et co-concepteur des plans modernes du Jean-Bart.
L'idée du projet a germé dans la tête du père de Jean-Edouard Cardin, Christian Cardin, ingénieur et plongeur amateur, après qu'il a découvert dans les années 1980 plusieurs épaves au large du Cotentin, vestiges de la bataille navale de La Hougue (1692).
Les fouilles archéologiques de ces vaisseaux dans les années 1990 sont des "sources primordiales" pour construire le Jean-Bart, souligne M. Daeffler.
Au début, "tout le monde" prenait Christian Cardin pour "un grand taré" en se disant "+Il n'y arrivera jamais+", rembobine son fils, qui a repris le flambeau en 2022.
C'est un projet "complètement fou" admet-il, "mais on a montré que la folie pouvait mener à de grandes choses".
Construit tout près de la plage, le Jean-Bart ne pourra cependant pas prendre la mer, pour "des questions de législation", prévient M. Cardin: n'étant pas conçu aux normes modernes de navigation, il est impossible à assurer comme bateau naviguant. Sans compter qu'il faudrait trouver "150 marins" formés pour le manoeuvrer...
L'objectif à terme est de l'installer dans un bassin à Gravelines, afin d'en faire la pierre angulaire d'un futur parc de loisirs sur le thème des corsaires et de la marine du XVIIe siècle. Un autre défi de taille à relever.
X.Maes--JdB