Journal De Bruxelles - D'Odessa à Bakhmout, la destruction d'une famille ukrainienne

Euronext
AEX -0.12% 1016.45
BEL20 -0.88% 5605.19
PX1 -0.22% 8497.17
ISEQ -0.57% 12931.91
OSEBX -0.47% 1875.29 kr
PSI20 1.71% 9245.67
ENTEC -0.41% 1416.23
BIOTK -2.16% 4134.71
N150 -0.75% 4069.99
D'Odessa à Bakhmout, la destruction d'une famille ukrainienne
D'Odessa à Bakhmout, la destruction d'une famille ukrainienne / Photo: Oleksandr GIMANOV - AFP

D'Odessa à Bakhmout, la destruction d'une famille ukrainienne

Le samedi 23 avril 2022, il faisait beau à Odessa. La guerre tonnait depuis déjà deux mois mais les Glodan tenaient à fêter Pâques. En quelques secondes, un missile russe a anéanti les vies et les rêves de toute une famille ukrainienne.

Taille du texte:

La petite fille, Kira, avait trois mois, sa mère Valeria 28 ans, sa grand-mère Lioudmyla 54 ans. Trois générations d'une même famille anéanties en un éclair, tout comme cinq autres personnes, tuées dans cette frappe sur un immeuble de cette grande ville du sud de l'Ukraine.

Iouriï, le père, était sorti faire des courses. Seul survivant d'une tragédie qui avait alors eu un énorme retentissement en Ukraine, il a rejoint l'armée un an plus tard.

Ultime cruauté de l'histoire, il a été tué à l'âge de 31 ans, en septembre 2023 près de Bakhmout, dans l'est de l'Ukraine, théâtre d'une des batailles les plus sanglantes du conflit.

Sa mère, Nina, évoque la tragédie familiale le 20 février 2026 près d'Odessa.

L'histoire de la famille Glodan, une parmi des dizaines d'autres, illustre le prix exorbitant payé par les civils dans l'offensive massive contre l'Ukraine déclenchée par Moscou, qui entre mardi dans sa cinquième année.

Selon l'ONU, près de 15.000 civils ukrainiens ont été tués depuis le 24 février 2022. Kiev a reconnu la mort au combat d'au moins 55.000 militaires.

Des chiffres largement sous-évalués, ils pourraient en réalité être plusieurs fois supérieurs, en raison notamment d'un très grand nombre de disparus.

Quelque jours avant le quatrième anniversaire de l'invasion, l'AFP a rencontré, outre les parents de Iouriï, des amis du couple, dont les vies ont elles aussi été bouleversées par la tragédie.

- "Rouleaux à la cannelle"-

Nina et Iouriï Glodan se sont exprès déplacés en provenance de la région de Zaporijja, à quelque 500 km, pour évoquer leur fils.

Ils ont donné rendez-vous à Avangard, un village au sud de la cité portuaire, dans le joli café où Valeria leur avait annoncé sa grossesse.

C'est aussi dans le cimetière de cette localité que la famille est enterrée, Kira, sa mère et sa grand-mère d'un côté d'une étroite allée, Iouriï face à elles.

Les parents du jeune homme, d'anciens petits commerçants dont la fille cadette s'est réfugiée en France, livrent un récit à deux voix, s'épaulant mutuellement lorsque l'un des deux flanche.

Ils ont apporté avec eux un gros album photo, renfermant les souvenirs d'une vie heureuse, le mariage de "Ioura" et "Lera", leur voyage à Rome, leurs fêtes... et bien sûr Kira, "Kirotchka", bébé aux yeux immenses.

Le jeune Iouriï a l'air sérieux et posé, Valeria est une brune piquante au sourire contagieux, ressemblant à sa mère Lioudmyla.

Ils s'étaient rencontrés en 2013, Iouriï finissait ses études à l'Académie de droit d'Odessa, Valeria étudiait le journalisme.

"Iouriï était brillant, talentueux. Lera l'a conquis par son intelligence", assure Nina, 53 ans.

Le jeune homme, un cuisinier hors pair, a abandonné sa carrière d'avocat pour travailler dans une boulangerie d'Odessa.

"Sa spécialité, c'était les rouleaux à la cannelle. Il faisait aussi des gâteaux de Pâques incroyables", dit dans un sourire Nina. Le couple rêvait d'ouvrir sa propre pâtisserie.

"Nous attendions avec impatience nos premiers petits-enfants", poursuit le père de Iouriï, 55 ans.

Le mariage a lieu en 2019. Kira naît le 4 janvier 2022. "Nous étions tous tellement heureux".

- "Tout va bien ?" -

Le 23 avril 2022, ce jour qui marque "la ligne entre l'avant et l'après", Iouriï reste au téléphone avec ses parents pendant qu'il cherche "ses filles" dans les décombres de l'immeuble.

"Il nous a dit que sa vie était finie", raconte Nina. "La nôtre aussi s'est arrêtée ce jour-là".

Alla Koroliova, quant à elle, n'a jamais réussi à effacer ses conversations sur WhatsApp avec son amie Valeria, où défilent blagues, émojis et photos de Kira.

"Lera était un rayon de soleil. Elle adorait Odessa, la culture ukrainienne, l'opéra... Elle avait un énorme rire, qui me manque tellement", se souvient l'experte en marketing de 38 ans, aussi souriante que son amie défunte.

Au début de l'invasion, Alla était partie avec sa famille dans l'ouest mais Valeria ne voulait pas quitter Odessa, où "elle se sentait en sécurité".

Sur le fil WhatsApp en date du 23 avril ne défile qu'une suite d'appels d'Alla à Valeria, sans réponse, entrecoupés de messages angoissés : "tout va bien?".

- Bakhmout -

Au printemps 2023, un an après la mort de sa famille, Iouriï part pour le front oriental, après s'être entraîné comme un fou pour intégrer la 3e brigade d'assaut, une unité d'élite de l'armée ukrainienne.

"Je n'avais aucune idée de qui il était, pour moi, c'était juste un gars d'Odessa", "triste" et un peu renfermé, souligne Dmytro Goudz, son frère d'armes.

"Un jour dans la tranchée, je lui ai demandé pourquoi il était toujours aussi râleur et il m'a raconté son histoire. Nous sommes devenus très proches", poursuit Dmytro, aujourd'hui responsable d'une association d'anciens combattants.

"Iouriï était comme vide à l'intérieur". La formule revient à l'identique chez Alla et Dmytro.

Il meurt le 12 septembre 2023 au cours d'un assaut sur Andriïvka, près de Bakhmout. Selon un ses compagnons, blessé lui aussi, le jeune homme a été tué par un drone qui les traquait.

Il faudra cependant attendre janvier pour que ses restes soient formellement identifiés.

Son enterrement a lieu le 24 février 2024. Deux ans jour pour jour après le début de la guerre.

S.Lambert--JdB