Au Somaliland, un refuge pour guépards sauvés d'un trafic vers le Golfe
Ils ressemblaient à de mignons chatons quand ils ont été arrachés à leur mère pour servir d'animaux domestiques dans le Golfe. Près de 130 guépards vivent désormais dans un refuge au Somaliland, survivants d'un trafic qui met toujours plus en danger cette espèce menacée.
D'une grâce sans égal, les félins longilignes et tachetés baillent, s'étirent et ronronnent bruyamment à l'approche des employés et des rares visiteurs du vaste complexe somalilandais du Cheetah conservation fund (CCF), une ONG dédiée à la protection des guépards.
Tous sont arrivés bébés dans cette structure située dans la savane de Geed-Deeble, à plus d'une heure de route de la capitale Hargeisa. Tous sont victimes d'un trafic orchestré par l'homme, qui à force de prélever des guépardeaux, menace la survie même de l'espèce.
Alors que la population de guépards est estimée de 5 à 600 individus dans la Corne de l'Afrique, les 127 recueillis par le CCF constituent "un quart" du total de cette région, dont le Somaliland fait partie, s'effraie Chris Wade, directeur pays de cette organisation.
L'espèce, dont une grande partie des membres vit en Afrique australe, où sa survie n'est pas menacée, est considérée comme "vulnérable" par l'IUCN (l'Union internationale pour la protection de la nature), qui la voit "en danger critique" ailleurs en Afrique, mais aussi en Iran.
"Les garçons, venez dire bonjour !", lance Chris Wade aux plus jeunes du centre, qui, le poil encore hirsute au sommet du crâne, accourent vers lui de l'autre bout de leur très grand enclos.
Huit d'entre eux sont arrivés ensemble au CCF "dans un état horrible, déshydratés, plein de parasites", assure Chris Wade.
- "Soins intensifs" -
Ils faisaient partie d'un groupe de 11 bébés, récupérés l'an dernier par les autorités somalilandaises sur un bateau de contrebande. "Nous les avons mis en soins intensifs, mais trois sont morts en trois jours", soupire-t-il.
Le Somaliland est un pays de départ et de transit d'un trafic international de guépards - capturés sur place ou en Ethiopie voisine -, avant d'être convoyés au Yémen, pour ensuite rejoindre les pays du Golfe, notamment l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unies.
Prix de départ : 50 ou 100 dollars (43 à 87 euros) pour le villageois capturant les animaux. Prix d'arrivée, 15 à 20.000 dollars, selon Chris Wade.
Certains des trafiquants "viennent du Somaliland, mais d'autres viennent d'ailleurs, comme d'Ethiopie. Comme tous les trafiquants du monde, ils fonctionnent en réseau", observe l'amiral Ahmed Hurre Hariye, le commandant des garde-côtes somalilandais, qui ont arraisonné le bateau sur lequel les 11 guépardeaux ont été retrouvés.
Sur son téléphone portable, l'amiral regarde une vidéo de l'opération. On y voit ses hommes forcer l'esquif des contrebandiers à s'arrêter, avant de se diriger vers la cale pour y récupérer la précieuse cargaison.
"Pour chaque bébé guépard arrivant à destination, quatre ou cinq meurent en route. Et ceux qui parviennent au Moyen-Orient ont une durée de vie n'excédant pas un an ou deux, du fait de la malnutrition et des maladies", regrette Laurie Marker, fondatrice du CCF.
Un rapport de l'ONG Global initiative against transnational crime (Initiative globale contre le crime organisé) estimait en 2021 à "environ 300" le nombre de guépards "sortis clandestinement d'Afrique de l'Est et de la Corne de l'Afrique" chaque année à destination du Moyen-Orient.
"Étant donné qu'il ne reste plus que 7.000 guépards à l'état sauvage, cela représente une perte annuelle de plus de 4% de la population", pointait ce rapport.
- "Désastre" -
Les Emirats ont voté en 2016 un loi pénalisant la possession et le commerce d'animaux dangereux, tout comme l'Arabie saoudite en 2022.
Mais Daniel Stiles, un spécialiste du trafic d'animaux, assure qu'il voit "de nouveaux guépards apparaître sur Facebook", notamment aux Émirats. Les guépards, perçus comme "rares" et "cool", "(y) arrivent encore", déplore ce coauteur du rapport paru en 2021.
A terme, "ce sera un désastre" et "c'est ce contre quoi nous nous battons", affirme le ministre de l'Environnement somalilandais, Abdilahi Jama Osman, interrogé par l'AFP. Selon lui, le trafic dans son pays est lié au dénuement des communautés locales, qui tirent profit de la capture de guépardeaux. Il fustige également les trafiquants.
Le CCF permet de sauver directement les animaux, mais le centre n'est pas la panacée, reconnaît l'organisation.
"Ces petits, on les a récupérés sept jours après leur naissance. Certains avaient encore leur cordon ombilical attaché. On leur donnait le biberon huit fois pas jour", raconte encore Chris Wade. "Maintenant, ils sont habitués à nous".
Les 127 pensionnaires du CCF, dont les plus âgés ont huit ans, sont nourris par leurs gardiens. Trop accoutumés aux humains, la plupart d'entre eux ne pourront pas être remis en liberté et mourront derrière les grillages du centre.
Petit éclair d'espoir toutefois, l'ONG compte en placer certains en plus grande autonomie, pour faciliter leur réintroduction.
U.Dumont--JdB